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Entretien avec Michael Brenner

« On peut changer de pays sans parvenir à échapper à soi-même »

Dans Goodbye, Tel Aviv, Michael Brenner raconte le parcours de Marc, un Franco-Israélien qui quitte la France pour tenter une nouvelle vie en Israël. Il croit partir vers la liberté, la réussite et une terre à laquelle il appartient déjà. Mais, de Tel-Aviv à Netanya, le rêve se fissure et laisse apparaître une réalité bien plus complexe.

Derrière Marc se trouve une expérience profondément personnelle. Michael Brenner revient sur son départ, ses illusions, ses erreurs et ce que cette aventure lui a appris sur Israël, l'exil et l'appartenance.

Pourquoi avez-vous écrit Goodbye, Tel Aviv ?

J'ai écrit ce livre parce que ce que j'avais vécu ne ressemblait à rien de ce que l'on m'avait raconté.

Avant de partir, j'entendais deux discours sur Israël. Pour certains, c'était la terre promise, le pays où un Juif pouvait enfin être chez lui, entouré des siens et libéré du sentiment d'être toujours un peu étranger. Pour d'autres, Israël n'était qu'un pays de conflits, de tensions et de contradictions.

Mon expérience ne correspondait totalement à aucun de ces deux récits.

J'ai découvert un pays vivant, fascinant, parfois généreux, mais aussi dur et difficile à comprendre. J'y ai connu l'enthousiasme, les projets, les rencontres et la sensation grisante de pouvoir tout recommencer. J'y ai également connu les désillusions, la solitude et la difficulté de trouver ma place.

Je ne voulais ni défendre Israël ni l'accuser. Je voulais simplement raconter ce qui s'était réellement passé, de l'intérieur, à hauteur d'homme.

Qu'est-ce qui vous a poussé à quitter la France ?

Je n'ai pas quitté la France parce que je la détestais. Je suis parti parce que je pensais qu'une autre vie m'attendait ailleurs.

Mon jeune neveu m'a proposé de le rejoindre en Israël pour travailler avec lui. Cette proposition est arrivée à un moment où j'avais besoin de mouvement, de projets et d'un nouveau départ. J'étais prêt à croire qu'un changement de pays pouvait tout remettre en ordre.

Je possédais déjà la nationalité israélienne. Israël n'était donc pas, à mes yeux, un pays complètement étranger. Il représentait une appartenance familiale, culturelle et affective. Je pensais que cette identité me permettrait de m'y intégrer naturellement.

Je suis parti avec beaucoup d'énergie et une confiance presque excessive. Je ne voyais pas seulement un projet professionnel : je voyais la possibilité de devenir enfin l'homme que je voulais être.

Quelle image aviez-vous d'Israël avant de vous y installer ?

J'avais largement idéalisé le pays.

Israël représentait pour moi la liberté, le soleil, l'énergie et la fraternité. J'imaginais une société dans laquelle les liens seraient plus directs, où chacun comprendrait spontanément ce que signifie être juif et vivre entre plusieurs identités.

Je croyais également à cette idée très puissante selon laquelle Israël serait naturellement la maison de chaque Juif. Une maison que l'on pourrait rejoindre sans réellement avoir besoin d'y être invité, puisque l'on y appartiendrait déjà.

Mais appartenir symboliquement à un pays et réussir à y vivre sont deux choses très différentes.

On peut posséder un passeport, connaître une histoire et partager une identité sans maîtriser les codes d'une société. J'ai découvert qu'il ne suffisait pas de se sentir israélien pour être immédiatement compris, accepté ou protégé.

À quel moment le rêve a-t-il commencé à se fissurer ?

Il ne s'est pas effondré en une seule journée. C'est arrivé progressivement.

Au début, je suis arrivé en Israël avec l'enthousiasme de celui qui croit qu'une nouvelle vie commence. Tout me paraissait plus intense : la lumière, l'énergie du pays, les rencontres et les possibilités professionnelles. J'avais des projets et le sentiment d'être enfin en mouvement.

Puis les premières contradictions sont apparues : des promesses non tenues, des relations devenues plus compliquées, des décisions prises trop rapidement et des signes que je ne voulais pas toujours regarder parce qu'ils menaçaient le récit que je m'étais construit.

Plus tard, j'ai habité à Tel-Aviv, dans un appartement moderne situé près des tours Azrieli. De l'extérieur, cette vie pouvait ressembler à une réussite. Mais l'endroit où l'on vit ne dit pas toujours ce que l'on traverse intérieurement.

C'est ainsi que les rêves se fissurent : rarement dans un grand fracas. Ils commencent par de petites anomalies que l'on préfère expliquer, excuser ou repousser.

Je voulais tellement que mon choix soit le bon que j'ai parfois refusé de voir ce qui se trouvait devant moi.

Marc, le personnage principal, c'est vous ?

Marc me ressemble énormément. Il porte mon histoire, mon énergie, mes erreurs et une grande partie de mes contradictions.

Mais écrire un roman m'a permis de prendre une certaine distance. Lorsque j'écrivais « Marc », je pouvais regarder cet homme de l'extérieur. Je pouvais observer son impatience, son besoin de réussir, sa confiance et son aveuglement sans être constamment tenté de le défendre.

Cette distance était nécessaire. Si j'avais écrit uniquement « je », j'aurais peut-être cherché à me justifier. Avec Marc, je pouvais être plus honnête.

Marc n'est pas un héros parfait. Il peut se tromper, s'emporter, faire confiance trop vite et confondre parfois le courage avec la fuite en avant. Mais il continue d'avancer. C'est sans doute ce qui le rend humain.

Le livre raconte-t-il une désillusion face à Israël ?

Oui, mais pas seulement.

Ce serait trop facile de dire : « J'ai rêvé d'Israël, puis j'ai découvert que ce pays n'était pas celui que j'imaginais. » La réalité est plus complexe.

Israël ne m'avait rien promis personnellement. C'est moi qui avais chargé ce pays de toutes mes attentes. Je voulais qu'il m'apporte une nouvelle vie, un sentiment d'appartenance, une réussite et peut-être même une forme de réparation.

Le véritable sujet du livre n'est donc pas uniquement la désillusion face à un pays. C'est aussi la confrontation d'un homme avec les illusions qu'il a lui-même fabriquées.

Israël occupe une place centrale, avec sa lumière, son énergie et sa dureté. Mais le livre parle surtout de ce que nous projetons sur l'ailleurs. Nous demandons parfois à un pays, à une personne ou à un projet de résoudre ce que nous ne savons pas encore résoudre en nous-mêmes.

Portez-vous un jugement négatif sur Israël ?

Non. Je ne voulais pas écrire un réquisitoire.

Israël est un pays extraordinairement complexe. On peut l'aimer et souffrir de ce que l'on y vit. On peut admirer son énergie tout en rejetant certaines de ses pratiques. On peut s'y sentir chez soi un jour et complètement étranger le lendemain.

Je raconte mon expérience. Je ne prétends pas qu'elle résume celle de tous les Français installés en Israël, ni celle de tous les Israéliens.

Certaines personnes y trouvent leur bonheur et ne voudraient vivre nulle part ailleurs. D'autres repartent rapidement. Entre ces deux situations, il existe des milliers de parcours.

Je ne cherche pas à dire au lecteur ce qu'il doit penser d'Israël. Je veux lui montrer ce que j'ai vu, ce que j'ai ressenti et ce que cette expérience a provoqué en moi. Il reste ensuite libre de se faire sa propre opinion.

Quelle a été votre plus grande erreur ?

Avoir cru que l'énergie pouvait remplacer la prudence.

J'ai toujours été quelqu'un qui avance rapidement. Quand je crois à un projet, je m'y engage entièrement. Cette énergie m'a souvent aidé à entreprendre et à surmonter les difficultés. Mais elle peut également devenir dangereuse.

À force de vouloir avancer, on ne prend plus le temps de vérifier où l'on va. On confond la vitesse avec la direction, la confiance avec la lucidité et l'enthousiasme avec la preuve que l'on a raison.

J'ai aussi accordé ma confiance trop facilement. Je voulais croire aux projets et aux personnes parce qu'ils appartenaient à l'avenir que j'avais imaginé.

Avec le recul, je comprends que le courage ne consiste pas seulement à se lancer. Il consiste également à savoir s'arrêter, regarder la réalité et reconnaître que l'on s'est peut-être trompé.

Que signifie pour vous appartenir à deux pays ?

Pendant longtemps, j'ai pensé que posséder deux identités signifiait avoir deux maisons. J'ai découvert que cela pouvait aussi signifier ne se sentir complètement chez soi dans aucune.

En France, une partie de moi regardait vers Israël. En Israël, une partie de moi restait profondément française. Ma façon de parler, de travailler, de réagir et même d'imaginer les relations humaines venait de France.

Cette double appartenance est une richesse, mais elle comporte également une forme de solitude. On comprend deux mondes sans être certain d'appartenir entièrement à l'un d'eux.

Avec le temps, j'ai cessé de considérer cette contradiction comme un problème à résoudre. Je n'ai peut-être pas à choisir une identité contre l'autre. Je suis fait de cette tension entre les deux pays.

Goodbye, Tel Aviv est aussi le récit de cette prise de conscience.

Pourquoi le retour est-il si difficile ?

Parce qu'on ne revient jamais exactement à l'endroit que l'on a quitté.

Pendant notre absence, les autres continuent de vivre. Les familles évoluent, les relations changent et les habitudes se reconstruisent sans nous. Lorsque l'on revient, on pense retrouver sa place, mais cette place n'est plus tout à fait la même.

Et surtout, celui qui revient a changé.

Le retour oblige à regarder ce que l'on a perdu, mais également ce que l'on était parti chercher. Il faut accepter que le voyage n'ait pas apporté toutes les réponses espérées. Il faut parfois reconnaître ses erreurs devant ceux que l'on avait quittés avec tant de certitudes.

Partir demande du courage. Revenir en demande parfois davantage.

Qu'aimeriez-vous que le lecteur retienne du livre ?

J'aimerais qu'il comprenne qu'il ne s'agit pas seulement d'un livre sur Israël.

Nous avons presque tous notre propre Tel-Aviv : un lieu, une personne, un projet ou une réussite sur lesquels nous avons placé l'espoir d'une vie meilleure.

Nous pensons : « Quand j'aurai obtenu cela, tout changera. » Puis la réalité arrive. Parfois, elle tient ses promesses. Parfois, elle nous oblige à regarder ce que nous refusions de voir.

Je voudrais que le lecteur accompagne Marc sans le juger trop vite. Qu'il comprenne ses enthousiasmes, même lorsqu'ils le conduisent vers l'erreur. Qu'il reconnaisse peut-être dans ses choix une partie de ses propres illusions.

Ce livre parle de la chute d'un rêve, mais aussi de la possibilité de continuer après cette chute.

Pourquoi lire Goodbye, Tel Aviv ?

On peut ouvrir ce livre pour découvrir Israël de l'intérieur, loin des brochures touristiques et des discours politiques.

On peut le lire pour suivre le parcours d'un homme qui abandonne sa vie française, tente de tout recommencer et se retrouve emporté par une aventure qu'il ne maîtrise plus.

Mais on le poursuit pour une raison plus intime : Marc nous ressemble.

Comme lui, nous avons parfois confondu un désir avec une certitude. Nous avons voulu croire qu'un changement de pays, de travail ou de relation pourrait transformer toute notre existence. Nous avons ignoré certains avertissements parce qu'ils menaçaient le rêve dont nous avions besoin.

Goodbye, Tel Aviv ne raconte pas l'histoire d'un héros exemplaire. Il raconte celle d'un homme vivant : enthousiaste, excessif, généreux, imprudent, parfois aveugle, mais toujours animé par le désir d'avancer.

C'est un récit sur le déracinement, la confiance, la désillusion et le retour. Une histoire particulière qui pose une question universelle :

Que devient-on lorsque la vie que l'on avait rêvée ne tient pas ses promesses ?